13/11/2015 : une nuit blanche mémorable

[Il est 18h].

Ce devait être la journée de la gentillesse. C’était un vendredi 13. Les appels à l’amour et la paix ont été lancés. En vain. Les doux rêveurs sont allés tenter leur chance pour gagner le Jackpot au Loto.

Pour ma part, ce n’était qu’une fin de semaine épuisante. J’étais affamée, comme toujours. Juste le temps de me poser et de grignoter un morceau, avant d’aller rejoindre un ami dans un café, histoire de me détendre. Il m’appelle pour annuler. Un imprévu, me dit-il. [Cet imprévu qui nous aura sauvés tous les deux de la mort et de l’horreur.]

Pas grave. On se verra une autre fois. Je m’endors, pour passer le temps. Je tombe de sommeil, en fait. Ma vaisselle s’entasse. Mon linge aussi. Pas grave.

Mon répit n’aura duré que quelques heures. A peine mes yeux s’ouvrent que plusieurs messages jonchent mon téléphone. Ma mère, qui vient aux nouvelles. Ma collègue de promo, qui après m’avoir tenu au courant de son travail pour notre projet en commun, m’annonce qu’il y a une fusillade en plein centre de Paris et qu’une autre collègue parisienne est sur BFM TV. Je ne comprends rien. Je ne réalise pas.

Puis, je reçois de nouveaux messages de proches inquiets. Ma sœur, qui me demande si je suis vivante. Mon père, qui m’appelle. J’en envoie à ceux qui pourraient être en train d’errer à Paris. L’un d’entre eux ne réalise pas. Je lui dis de rentrer au plus vite. Il finit par comprendre. Il aura mis plusieurs heures avant de se mettre à l’abri. Paris. Ses terrasses. Le Bataclan. Sa scène. Le Stade de France. Sa pelouse. Une autre amie se retrouve sans nouvelle de son mari, son beau-frère, son frère et ses enfants. Je crains le pire.

Le mot « attentat » sera vite lâché. Les récupérations macabres aussi. J’ai envie de vomir, puis de pleurer. Pendant ce temps là, le nombre de morts et de blessés croît de manière exponentielle.

Impossible de retrouver le sommeil, ou même d’y songer. L’amertume de mon café dégueulasse ne réussira pas à effacer le goût de l’horreur dans ma bouche. Ma vaisselle sale continue à me fixer de façon gênante, me renvoyant à ma propre solitude que j’avais pris l’habitude d’ignorer. Je tremble. Puis je me crispe, paralysée par l’effroi, incapable de m’exprimer.

Enfin, je réalise. Les conflits générés partout dans le monde ont franchi notre univers, autrefois si confortable. Cette fois-ci, ce ne sont pas des symboles qui sont attaqués. C’est le bonheur, la joie, toutes ces choses que ces monstres qu’on a fabriqués sont incapables de saisir. Le plaisir de se retrouver entre amis autour d’un verre sur une terrasse. La liesse engendrée par ceux qui vibrent autour d’un stade ou d’une scène de concert. Tout ce qui rend l’humanité si belle.

Partout, les portes, les bras, les cœurs, se sont ouverts. Car ce sont les divisions, et les polémiques stériles qui nous ont séparés et qui ont fertilisé le terrain des horreurs de cette affreuse nuit. Je ne veux plus combattre contre les miens, ceux avec qui je cohabite. Je ne veux pas quitter ce monde ou voir mes semblables mourir sur de futiles querelles. Je veux au contraire leur rappeler combien je les aime et que je leur pardonne. Ce qui explique ces quelques mots.

Ce devait être la journée de la gentillesse. Ce devait être un banal vendredi 13. On a touché le gros lot. Ce ne le sera plus désormais.

[Il est 7h]

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